Le 14 février et du 6 au 8 mars 2012, 103 kilomètres de Witternheim (France) jusqu’à Bâle (Suisse). Collecte d’objets trouvés et réassemblés en une gouttière.






Ligne nord, 2012
coffrage en bois, plâtre, colle époxy, céramique et divers matériaux et objets.
233 x 25 x 15 cm
Sculpture en forme d’écrin où sont alignés des éléments disparates trouvés dans un trajet à vélo et à pied. L’œuvre réagence ces objets et propose d’en imaginer de nouveaux récits par associations d’idées.
North line, 2012
Wooden formwork, plaster, epoxy glue, ceramics and various materials and objects.
233 x 25 x 15 cm
A sculpture in the form of a water channel containing a collection of disparate objects found during a journey by bike and on foot. The work rearranges these objects and invites viewers to imagine new narratives through associations of ideas.
Trajet nord / north path
Préambule, le 27 janvier 2012
Ce jour-là, j’ai roulé jusqu’à Freiburg in Breisgau (All.) en vélo, en prévision d’atteindre Witternheim au sud de Strasbourg le lendemain pour débuter là ma première trajectoire vers Bâle. Je n’avais pas calculé le froid, la pluie, la neige et la noirceur sur la haute route enneigée de Badenweiler. Épuisée, je suis revenue à Bâle le lendemain. Pendant la période froide, je laisserai le vélo et concentrerai mon travail à une dizaine de km de Bâle.
Le 14 février 2012
J’ai choisis d’aller parcourir une première portion du trajet nord (bleu). Un bus me dépose près d’une zone commerciale en bord d’autoroute. Je marche environ un km, passe un viaduc pour atteindre l’orée du village de Eimeldingen. Situé à exactement huit kilomètres au nord de mon studio, mon point de départ est un champs derrière des maisons. La ville semble loin, ici c’est la campagne proche.
Des rangées d’arbres bordent des ravins d’écoulement qui délimitent des champs. Où je me trouve, je vois distinctement les zones résidentielles et commerciales. Ce sentier derrière les résidences divise des habitations en rangées d’un côté et de l’autre, des champs enneigés.
J’attends qu’une dame qui promène son chien se soit éloignée pour attacher à un poteau mon premier ruban de vinyle. Je suis un peu gênée. Pour l’oeil local, je ne suis pas en promenade ordinaire, je ne suis pas là pour prendre l’air, je ne suis pas chez moi, je ne promène pas mon chien et je ne fait pas de jogging. Je suis en mission d’observation, pour aussi prélever, m’approprier quelque chose et je laisserai une trace avec mes rubans bleus. Les chiens s’approprient les lieux en urinant. Contrairement au tag, mon ruban est facile à retirer. Je me fais discrète en installant mon ruban pour ne pas trop y attirer l’attention. J’ai l’air hésitante, affairée, peut-être suspecte. Je souhaite que l’on découvre mon ruban mais plus tard, comme une vraie découverte.
En débutant ainsi mon trajet, mes sens sont éveillés, tout m’intéresse. Je devrai marcher onze km de sentiers, de trottoirs et de détours imposés par le tracé des routes et malgré ces circonvolutions, je sens que j’avance vite. Contraste avec mon parcours du 27 janvier d’il y a deux semaines, qui fut interminable lorsque je subissais le froid et la seule envie d’arriver chez moi.
Je dispose d’une carte routière sur laquelle un trait bleu marque le chemin que j’ai choisi, le plus près possible d’un axe nord, orienté de mon studio de résidence. Mais ici sur les lieux qui me sont anonymes, le dessin de ma carte ne correspond pas bien aux allées, rues, sentiers ou routes; et pas du tout au champs, maisons, arbres, roches, pancartes et enseignes. Je compte, je cherche des correspondances, je déduis. Il n’y a pas d’erreurs d’indications puisqu’il n’y a pas de dimension vérifiable. Cette carte s’applique à n’importe quel lieu puisqu’elle n’est qu’une partition sélective subjective. Si je changeais d’instrument, c’est à dire de système de lecture et d’emplacement, cela pourrait encore fonctionner. La convention de cette carte m’a toutefois permis de trouver cet endroit. Je dois absolument – aveuglément, avoir la foi de – croire qu’elle m’a mené à exactement huit km en direction nord, en latitude et longitude, de mon point de départ qui est mon studio de travail à Bâle. C’est avec cette convention choisie que je pourrai réaliser mon projet.
J’ai installé le premier ruban 60 et avance selon mon plan. Je passe la zone résidentielle de l’Haltinger Weg. Je suis déjà repérée. Une petite fille me crie quelque chose que je ne comprends pas par une porte entrouverte puis referme en se faisant sermonner par une dame à l’intérieur. Ici la neige étouffe l’écho mais quelques pas plus avant, il y a circulation automobile. Les voitures encerclent un autel des Grands Canards. L’horizon est encadré par les collines de la Forêt Noire toute proche.
Im Rebacker Weg longe une zone commerciale : surfaces Hornbach, Aldi. Derrière un hôtel en bordure de l’autoroute, un parc de jeu en bois, désaffecté, ses plateformes, un filet, des poutres. Mon chemin me mène ensuite dans un champ.
Ce papier absurde qui me guide est rassurant. Il me donne simplement une raison d’aller plus avant et la possibilité de revenir sur mes pas. En voyage: un repère qui ne trompe jamais est le chemin de fer. Les routes sont multiples, similaires, et plusieurs peuvent mener à bon port par toutes sortes de circonvolutions mais la voie ferrée est la seule qui soit directe. Elle a priorité et la route s’y conforme. Maintenant je longe celle qui relie Bâle aux villes allemandes du Haut Rhin. Tout mon itinéraire suit cette voie. Elle sera ma compagne de route et amie. Je la traverse à quelques reprises. Elle marque un changement de zone. D’un côté il y a des champs, de l’autre des résidences; une zone industrielle et de l’autre un quartier achalandé de commerces et de gens. Comme si elle avait été là avant tous les autres.
Bromenackerweg contourne un quartier résidentiel. Encore ici, un sentier borde la périphérie de résidences regroupées entre elles. De l’autre côté sont les champs, des arbres rangés. Campagne domptée.
Je cherche où légitimement installer mon ruban bleu. Je préfère les endroits visibles mais que l’on oublieraient. Près d’une école n’est pas une bonne idée, ou peut-être bien que oui. Je m’engage dans un quartier animé. Ici je croise plusieurs personnes, il y a de l’activité: des vélos, des enfants, des gens se déplacent. Mais déjà à droite sur Heldelinger Strasse, je retourne aux champs. J’installe le ruban 51 à un arbre.. déjà 10 rubans derrière moi. Je n’arrive pas bien à évaluer ma distance, je calcule en nombre de rubans. Les flocons sont suspendus, la neige couvre le champ et je devine le sentier où j’avance. Des gens y ont déjà fait des traces. Je croise un monsieur qui me reluque. Tout m’est objet de curiosité, je dois avoir l’air extraterrestre. C’est que je le suis, personne ne le sais: je viens d’ailleurs, je comprends à peine le dialecte, ma mission est martienne parmi les terrestres.
Au bout du champ, l’intuition me permet de trouver l’escalier qui descend jusqu’à la route. J’attache le ruban 48 à la balustrade d’un ponton de ruisseau. Sur Rebgartenweg, l’atelier Harley Davidson. «Work in Progress» en façade et à propos.. Je ramasse un vieux CD de Noël, une canette de bière aplatie.
À gauche sur Lustgartenstrasse. Je passe sous un viaduc, hésite avec raison à obliquer sur un sentier parce que la rue Lustengarten, c’est de l’autre côté. Je cueille des ballons séchés à une grille et attache un ruban à la place. Devant, le bétail de camions de transport arrêté à un poste de contrôle. Nous sommes tout près d’un des postes de la douane suisse. J’ai de la difficulté à dénicher la petite rue Weid. Je marche dans les buissons. J’arrive tel qu’indiqué à un autre escalier pour rejoindre le pont de la liberté: Friedensbrücke. Je repasse au dessus de ma voie ferrée. J’étais libre, je le suis encore. À Weil am Rhein, je redeviens terrienne: je vais à la banque, je fais des courses au magasin Alnatura, j’achète de la tisane, du chocolat, je me réchauffe. Et il fait encore jour lorsque je sort du magasin bio. Et je reprends mes outils: appareil photo, marqueur, rubans bleus, brocheuse, carte.


Je contourne le centre d’achat et prends la Basler Strasse, la route qui m’a emmenée en autobus près de mon point de départ. Le jour est plus sombre. J’installe 7 rubans avant de passer en Suisse. Je suis encore pour quelques pas en Allemagne, à Weil am Rhein qui est le point de rencontre avec la Suisse et la France: Dreiländereck. En voici le symbole. Ici se trouve le musée de design Vitra. Sur les parterres on voit de grandes et petites sculptures..
Visiter les danseuses en quittant ou en arrivant au pays n’est pas un spectacle culturel, mais universel. Au poste de Lacolle au Québec ce serait le même. C’est pour une certaine hospitalité de certains. À côté, un resto chinois. J’installe le ruban 33 et me dirige vers le poste de douane suisse. Les douaniers sont occupés avec les bernard-l’hermites. Ma tâche n’est pas entravée, j’observe tout, photographie, m’attarde. On ne me voit pas, pourtant je n’ai pas de coquille.
Bâle est une ville de fontaine. Déjà en voilà une. Elles me fascinent toutes. J’installe mon premier ruban en Suisse. J’ai marché les deux tiers de mon parcours. J’ai calculé 60 rubans d’Eimeldigen jusqu’au studio et il m’en reste une trentaine. J’aurais pu les installer à plus courts intervalles.
Ici, j’entre dans la ville. Les piliers d’autoroutes se croisent au dessus de ma tête, les bernard-l’ermites rentrent chez eux. Les routes sont trop enchevêtrées serré pour faire place à l’humain même si tout cela est issus de l’humanité. Il est 17h. Il y a un regain de luminosité. Sous les viaducs se croisent les voies souterraines, les sentiers, les pistes cyclables et la voie ferrée qui passe maintenant au-dessus de moi. Nous nous sommes enlacées sur 9 km. J’avance dans un désert de béton consacré au transport, aux entrepôts, aux graffitis. Je passe le Wiesendamm, (le canal de Wiesen) et emprunte la piste cyclable. Une structure de métal fait l’éloge de batifolages de voie ferrée. Un îlot de vie s’est installé dans ce désert, un refuge. Mais le cirque a laissé en place ses affaires pour aller vaquer à des obligations. Il neige mouillé. En temps et lieu, des boites de nuit s’affairent.

Au bout de Erlenmattstrasse, Bâle commence pour de vrai: rues, trams, cafés, restaurants, gens, trottoirs. Arrivée coin Mattenstrasse, il fait noir définitivement. J’avance sur Peter Rot Strasse, installe le ruban 20 sur un banc de parc. Il me reste quelques mètres et j’ai encore le tiers de mes rubans en main. Ma route se dirige droit au Rhin. Au ruban 17, deux jeunes garçons marchent vers moi et hésitent à ma hauteur, ils dissimulent quelque chose. Ils portent des bouquets: C’EST LA SAINT-VALENTIN aujourd’hui ! Les garçons reviennent dans ma direction en courant, les mains vides. Ils ont déposé leur surprise. À qui?
Je marche sur Allemanengasse. Les jolies maisons à l’approche du Rhin contrastent avec le béton en bordure de ville. Au 15ième ruban, j’arrive au quai du bac. Il ne passera pas ce soir. De janvier à mars, il va seulement les samedis-dimanches et belles journées, avant 5h. Je dois interrompre mon parcours pour aujourd’hui.
Le 16 février
Le soleil apparaît. Il ne fait pas trop froid. Je dois me rendre sur la rive apposée, reprendre là où deux soirs plus tôt, je n’ai pas pu traverser le Rhin.
Le bac passe ! Je courre un peu et prépare mon 14ième ruban. J’espère le laisser au passeur, lui expliquer mon projet, le convaincre de garder mon ruban sur son bateau. Sur le bac, le passeur comprend mon projet et accepte de garder mon ruban bleu avec le logo et le numéro 14 (j’ai prévu ne pas tomber sur le 13 à cet endroit). Il le gardera tant que possible. En octobre 2012, il y était toujours.

De l’autre côté, je suis à cent mètres de chez moi. Treize rubans. Je connais le coin. Les rubans seront ici vites repérés. Les murs sont proprets, le joli quartier de Sankt-Alban ne laisse rien en friche. Mes rubans ne feront pas vieux vinyle ici, ou avec chance au plus trois jours. J’arrive au studio, il me reste cinq rubans. Quatre sont installés à la porte. Un concentré de traces. Le ruban un est à l’intérieur.
Voici en image cette première journée du trajet :
Du 6 au 8 mars 2012, route à vélo de Witternheim (Fr.) à Breisach (All.)
La veille, le 5 mars, j’ai roulé à vélo de Bâle à Strasbourg où j’ai été accueillie chez Claude et Marinette, des ami.e.s chez qui j’ai passé une chaleureuse soirée. Le lendemain, Claude m’a emmenée au départ de ma route à Witternheim. Ce bon prélude a donné le ton à mon aventure.
À partir de là, j’avancerai, je tâtonnerai lentement et ferai de nombreux arrêts pour vérifier ma route, ramasser des objets, photographier, accrocher un ruban, peindre un tag aux endroits possibles ou encore pour demander ma route. À ce rythme, mon vélo m’embarrasse plutôt qu’il m’aide. Regarder, apercevoir, trouver, cueillir, ouvrir mon sac à dos et la sacoche de vélo, prendre un outil, prélever, ranger, arranger, tous les mouvements spontanés inhérents à la cueillette imposent d’arrêter l’air d’aller, de poser les pieds au sol, enjamber le tube pour descendre du vélo, puis stabiliser celui-ci en équilibre sur un support de fortune avant de déballer à nouveau son ballot… Sur le trajet de Witternheim à Eimeldingen, j’ai peint et accrocherai 88 tags-S et rubans-R. Puis de Eimeldingen à Bâle, j’aurai déjà installé soixante rubans supplémentaires, numérotés.
Les jours sont ensoleillés; cela augure un beau parcours. Mon point de départ est à l’extrémité du village de Witternheim, de l’autre côté du ruisseau. Partout autour, les champs. J’ai tagué un poteau de clôture et j’ai ramassé un bout de paquet de cigarette vide, un capuchon de bière, quelques cailloux. J’ai mis du temps à décoller de là, à quitter ce lieu que j’avais longuement cherché à préciser sur une carte. Je me trouvais à l’extrémité nord de la flèche de l’étoile que j’avais dessinée sur une carte, avec Bâle en son milieu. La journée était pleine de promesses et éblouissante de lumière. Enfin, je traverse le village et laisse un premier ruban. À l’autre bout, des réserves de miel.
Les villages alsaciens alternent des champs et des boisés. Dans l’un d’eux, sont suspendues des guirlandes de bouteilles de plastiques, au centre y sont accrochées des franges de plastique noir et ici et là, des monticules de terre.
J’arrive à Bindernheim. Les gens me saluent, sont souriants. On vient d’installer ces nouvelles bornes d’eau. J’en croiserai fréquemment en route, avec l’impression au premier coup d’œil de voir un petit homme en culotte courte avec un masque à gaz. Un monsieur qui me voit m’attarder dit qu’il n’a jamais remarqué ces nouvelles bornes.
Wittisheim est jumelée avec Montréal du Gers. Un joli village avec maisons à colombages et volets peints. J’arrive déjà à Sundhouse. Je passe le Canal du Rhône au Rhin qui descends comme moi, vers le sud. Il aurait pu me servir de repère, mais son axe de parcours s’oriente vers le sud-ouest à cette hauteur.
Ici aussi, on construit une rue pour un nouveau développement domiciliaire, à la limite du village, à la rencontre des champs. Le petit bonhomme en culotte courte est déjà là à attendre le reste. J’évite de taguer, et j’accroche des rubans dans les villages alors que je peints un tag sur le bitume dans les déserts des champs. Ici sur ce panneau publicitaire qui fait face à l’église de Richtolsheim il y a place. Est-ce que mon petit tag sera ici aperçu? J’aime imaginer l’intérieur des anciennes maisons et fermes avec leurs poêles traditionnels qui ressemblent à des armoires en céramiques et fonctionnent au bois. Les bûches chauffent les parois qui absorbent et redistribuent la chaleur plusieurs heures durant, comme un cœur ardent. Les boisés sont entretenus, nettoyés et on utilise le bois pour le chauffage ou comme bois d’œuvre.
Après Richtolsheim, je prends véritablement les champs. J’y serai longtemps et aurai du mal à repérer ma bonne route. J’utilise une carte de randonnée qui affiche une plus grande échelle et plus de possibilités de chemins piétons et de sentiers. Je roule sur une route de terre, puis d’herbe, puis enfin je ne peux que me fier à la ligne de haute tension dont nous suivons la même orientation. Je marche là où le sentier est à peine reconnaissable. Je mets beaucoup de temps à sortir de ce tronçon. J’entre en forêt, croise un cimetière juif forestier puis un sentier de découverte de la forêt communale de Mackenheim. J’ai vu plusieurs de ces dépressions en forêt, j »imagine qu’il s’agit d’anciens cratères de bombes. La végétation a colonisé cet évènement ancien que la forêt elle n’a pas comblé. Le dernier bout du sentier longe un canal. Je salue un couple en train de tailler des arbres. J’aperçois deux cygnes qui attendaient là que passe une nord-américaine pour se faire tirer le portrait, et j’entre à nouveau en forêt. Je passe deux passerelles de bois et atteint l’autre côté du canal qui se divise à cette hauteur. J’entends la route de la zone portuaire et industrielle proche. La traversée du Rhin vers l’Allemagne approche.
Derrière les villages, les champs, le vent, la forêt. Ici c’est la route des camions. Elle fait un double S et emboite le Rhin par la centrale hydroélectrique EDF de Marckolsheim.

Il y a ici de quoi à ramasser.. Je croise plusieurs cyclistes de route. Passé le Rhin, entrée en Allemagne, au pays des Biergartens et du Riesling. Je quitte la route des camions et roule d’abord le long du Rhin puis prends la route qui mène à Sasbach am Kaiserstuhl, où me salue une grande dame. Je m’arrête prendre un sandwich à la Back-shop « Seng », où on peut se procurer des souvenirs du Carnaval qui vient de se terminer. Autant de Hallo! de ce côté-ci du Rhin que de bonjour! de l’autre côté.
Les villages qui entourent le massif montagneux du « Siège de l’Empereur » en portent le nom. À Strasbourg, Claude et Marinette m’avaient parlé de ce coin. Je suis la route du vin et j’entre dans les allées de vignes. Je monte et descends des sentiers qui suivent le tracé des ceps qui font des danses en ligne.

Je passe Jechtingen, Burkheim. Le petit homme en culotte courte a mis des écouteurs..

Je manie mal la bombonne de peinture aérosol. Celui-ci est au fond d’un chemin agricole sur une route craquelée.
Dans les arbres, des boules de Noël. Après Burkheim, le chemin paysan est asphalté et suit une ligne droite sur env. 5 km. Je croise quelques cyclistes. La nuit va tomber, j’ai prévu soit passer la nuit à Breisach ou rentrer à Bâle pour reprendre le parcours le lendemain matin. J’ai dû manquer un tournant quelque part. J’arrive à Breisach mais je suis à l’écart de mon parcours. J’opte pour prendre un train pour Bâle et revenir le lendemain retrouver le tournant loupé. Je demande mon chemin vers la gare à un couple en balade. Un rond-point plus loin, je croise Bernard et je m’informe à nouveau. Une conversation enjouée entre français et québécoise s’ensuit. Bernard s’est installé à Breisach en Allemagne depuis plusieurs années pour son travail.
Lorsque j’arrive à la gare, il fait noir. J’hésite encore – je suis constamment en train de négocier entre les informations codées que me fournit cette carte bidimensionnelle et la réalité de lieux qui n’en ont rien à faire. Il n’y a pas de train vers Weil am Rhein. Je dois prendre celui pour Freiburg et de là prendre un autre train vers le sud. À ce compte, j’arriverais très tard à Bâle. Je devrais prendre un ticket pour moi et un autre pour le vélo, pour deux trajets: Breisach-Freiburg et Freiburg-Bâle, pour l’aller et le retour du lendemain.
Je décide de loger à Breisach. En prévision j’avais cherché sur internet et noté l’adresse d’une pension dans le coin. À la boulangerie encore ouverte à la gare, la dame m’explique que je dois retourner vers Burkheim pour rejoindre l’auberge « Jägerhof « . Elle semble embêtée par ma situation. Elle m’explique et ébauche un plan vers Jägerhof.

S’ensuit un trajet dans la nuit dont je me souviendrai toujours: Au bout de ce Chemin de la Gare, pê à 1 km, je croise tel que prévu Südglas à ma droite, et au carrefour, prends à gauche, puis à droite, puis à gauche à nouveau.. L’affaire ici, c’est que c’est à droite de quoi, à gauche de quoi, et on parle de chemin, de piste cyclable, de chemin carrossable? Dans la nuit, tous les chats sont gris et encore plus quand on ne connais pas les lieux. Je me retrouve au milieu de la nuit dans le champ, avec la lune qui me regarde. Je me retrouve à Achkarren. Je ne dois pas être loin de là où je veux me rendre. Si je me fie aux phares des voitures au loin, je devine la route dont il s’agit et mon orientation. Mais je n’ai pas vu de chemin qui s’oriente vers Burkheim. Je décide de prendre tout ce qui s’appelle issue, carrossable ou non pour rejoindre la route. Rendue là, je verrai. Je pousse mon vélo à travers allées d’arbrisseaux, de vergers. Il n’y a pas de pollution lumineuse de sorte que la demie-lune est suffisante pour inonder de lumière bleue le sol et créer des ombres alignées avec la ligne d’arbres ordonnés. Je devine la masse noire des collines du Kaiserstuhl à proximité.

Je ne suis nulle part, je ne vois pas le sol, Je roule dans cette noirceur bleue, je me sens suspendue avec la lune seule. J’approche de la route. Je descends du vélo. Ici et de surcroit la nuit, rouler en vélo sur la grande route est un suicide. Je vois un verger de l’autre côté et sans hésitation je traverse la route pour y entrer. Je me jette à nouveau dans la noirceur bleue et les broussailles. Coûte que coûte, je m’oriente vers le Rhin et ça devrait s’arranger. De fait, le premier chemin Landwirt (paysan) que je croise me ramène vers la piste asphaltée que j’ai suivie avant d’arriver à Breisach et perdre mon chemin. Zut! Je reconnais ce chemin suivi avant la nuit et cette auberge aperçue lorsque je ne la cherchais pas.
Michel, l’aubergiste est d’origine française et a un accent alsacien. Lorsqu’il parle allemand il n’a plus aucun accent. C’est un chasseur: de sangliers, cerfs et autres gibiers présents dans la région des collines du Kaiserstühl. Il me parle avec intérêt de la région de Winnipeg au Canada où il a fait des voyages de chasse. Avec son épouse et sa petite fille, il tient l’auberge Jägerhof (cour du chasseur) depuis quelques années. Il cuisine et propose des plats locaux et de gibiers. Il me confie qu’il choisirait volontiers de repartir chasser – j’entends s’installer – au Canada.

J’ai une faim sans fin et choisi au menu le ragoût de sanglier, accompagné de Spätzlis et de choucroute rouge, avec de la bière. Tout ça est parfaitement mérité. Je dors à moitié, je rêve de lignes de couleurs sur du papier..
Le 7 mars 2012, route Breisach – Mappach, All.
Les petits déjeuners allemands et dans les pays de l’est sont parfaits pour les cyclistes: petits pains aux grains, fromages, viandes, confitures, parfois des œufs… Je reprends ma route. Cette fois, je ne veux pas manquer le tournant. Et j’arrive à nouveau à Breisach.. j’ai encore manqué ce damné tournant mais j’ai une tête de mule. Je m’informe encore, reviens sur mes pas et n’en reviens pas de ne pas avoir repéré le bon chemin en roulant.
Tout va bien. Je me retrouve exactement sur le chemin que m’avait indiqué la dame de la gare la veille. Finalement, elle avait été bonne de ne pas m’envoyer dans le champ… j’y étais allée toute seule. Croise la Winzerkeller, Südglas, roule Chemin de la Gare à nouveau, je rigole de mon aventure de la veille. Devant Südglas, en bordure de chemin, je ramasse une petite bouteille, des cintres, une cartouche de pétard vide. Devant la gare, une dame avec un enfant cherche l’adresse d’un médecin mais ne trouve pas le lieu. Je lui dit qu’elle est sur la bonne route. Un instant plus tard, je la vois qui revient à nouveau sur ses pas. Je pointe le nez à terre, je trouve de la coquille d’œuf bleue. Une autre dame qui fait de la marche rapide avec bâtons, me dépasse. Je m’attarde à plusieurs endroits de sorte que nous nous dépasserons à plusieurs reprises. J’aurais pu faire ce trajet sans vélo, à pied j’aurais avancé aussi vite.
Ici, sur environ 15 km, je roule sur la berge du Rhin sur une route de terre. Je croise peu de gens, un centre nautique déserté. Un seul croisement de route avant de quitter cygnes, canards, canotiers et l’eau du Rhin.


Je me trouve sur les lieux d’une des plus vieilles légendes écrites du monde, où l’histoire se déroule en différents lieux réels des vallées du Rhin et du Danube :
Les manuscrits fondamentaux du Chant des Nibelungen est connu grâce à plus de trente-cinq manuscrits allemands, dont seulement dix complets. Le manuscrit le plus récent date du XVIe siècle. Par la suite, le Nibelungenlied est presque oublié, ne faisant l’objet d’aucune impression avant l’époque contemporaine.
Les trois manuscrits complets les plus anciens, considérés comme les plus importants, sont désignés comme suit:
• Manuscrit A (Manuscrit Hohenems-Münchener) : date de 1280 environ, redécouvert en 1779 dans la bibliothèque des comtes de Hohenems par Franz Joseph von Wocher, puis vendu à la bibliothèque de la cour de Bavière où il est encore conservé. Il est constitué de 60 feuillets de parchemin et contient le «Nibelungenlied» dans sa version la plus courte.
• Manuscrit B : il est contenu parmi d’autres œuvres dans le «Codex Sangallensis 857» qui date du second tiers du XIIIe siècle ; conservé par l’historien suisse Aegidius Tschudi au XVIe siècle, il est vendu au prince-abbé de Saint-Gall en 1768. Il est accompagné notamment de «Parzival» et de «La Plainte».
• Manuscrit C : contenu dans le «Codex Donaueschingen 63», celui-ci est redécouvert le 29 juin 1755 par Jacob Hermann Obereit dans les archives de la bibliothèque du Château de Hohenems ; il est donnné en 1807 au juriste Michael Schuster, puis acheté en 1815 par le collectionneur Joseph von Lassberg. À sa mort, en 1855, le manuscrit est transféré à Donaueschingen dans la bibliothèque des princes de Fürstenberg. Depuis 2001, il est conservé à la Bibliothèque nationale du Bade-Wurtemberg, à Karlsruhe.
En 2008, ces trois manuscrits ont été proposés par la Bibliothèque nationale de Bavière au programme de l’UNESCO « Mémoire du Monde », auquel ils ont été inscrits en 2009. À ce titre, le Chant des Nibelungs (Nibelungenlied) devient le premier exemple de la poésie héroïque à être inscrit au patrimoine mondial.
Je contourne un bâtiment pour continuer sur un chemin de terre qui passe sous la route 5 et qui mène à Grissheim.

Je traverse un village qui se raconte sur ses murs en sgraffites puis traverse d’autres champs. La voie est asphaltée. Les champs dénudés laissent courir sans retenue un vent de face. Je découvre un sac à ordures éventré le long d’un champs: tissus, capuchon de pot de miel, ferraille.. je ne peux que prélever de petits objets, je ne peux plus me charger.
À proximité, les premières montagnes de la Forêt Noire et devant ma roue, la texture et la couleur des champs. Vient un tronçon de route à suivre. J’espère qu’il n’est pas de mauvaise augure.
D’habitude je rebiffe à rouler sur les routes de terre. Pour ce projet, c’est inévitable. Cette aventure-ci m’aura inoculée. Je croise au loin Neuenburg am Rhein et Mülheim. Je contourne Auggen et me dirige droit vers Schliengen. Je suis à nouveau dans les vignobles. Autour, les producteurs annoncent leur crûs. Je traverse le village en longeant le canal.

Je vais quitter un moment la vallée, les champs et le vent. Ma route m’amène vers les collines. Les moutons m’intéressent. Je pourrais en garder si j’arrêtais de rouler. C’est la première grimpe que j’aurai en ce parcours et la seule. En forêt je trouve un ballon mort: Alles, den Berg hoch! Allez tous, en haut ! Cette montée de près de trois kilomètres me permettra d’être en descente constante vers Bâle.

Dernier bout de sentier en herbe direct sur Hertingen. Je traverse vite, le jour tombe. Je passe à proximité de Tannenkirch et atteins Mappach. Un joli village avec des pierres, lianes, une cabine téléphonique rouge, le muguet qui pointe, une caravane de bois, un chat obèse et Paul qui vient à ma rencontre lorsque je mitraille sa maison de photos. Je lui explique mon projet et alors il me présente des d’objets et installations qu’il a fabriqués, agencés.

Il reconnait toutes sortes de choses dans les objets et matériaux qui l’entourent et qu’il réagence. Ici, un cochon en cage, une massue avec un manche de bambou, un voilier, une fleur de bois, son atelier est abracadabrant.. Il me donne de petites tranches de boulot marbré et un morceau de pierre volcanique. J’y aurais passé des heures. Et en quittant Paul, Il fait presque noir. Il reste quelques dix kilomètres jusqu’à Bâle. Je rentre pour revenir reprendre le trajet le lendemain. Je roule alors sans retenue sur la route descendante. Je suis rejointe par un autre cycliste et nous roulons ensemble. Wolfgang est le premier cycliste de route que je rencontre, de plus c’est lui aussi un grimpeur et j’ai la possibilité d’en apprendre sur les trajets et routes intéressantes à faire dans la région et au-delà. Je lui explique d’où j’arrive et où je vais, mes repères dans la région. Il travaille au « work in progress » du « walk from Eimeldingen to Basel » (voir vidéo). Toujours des correspondances étonnantes, des boucles. Il me guide jusqu’à la frontière Suisse. En moins d’une demie-heure on y est. Sans lui, j’aurais tourné une heure de plus à hésiter entre toutes les routes dans la noirceur.
8 mars 2012, route Mappach – Eimeldingen All.
À plusieurs reprises maintenant, j’ai roulé Bâle – Eimeldingen – Bâle. Je connais assez bien la route et les raccourcis, les passages entre les lieux. J’ai repris cette route pour me rendre à Mappach et reprendre le trajet. Je dois rembourser: la descente d’hier pour rentrer à Bâle est la montée d’aujourd’hui.

Les journées sont fraîches mais ensoleillées. Je ne peux pas cueillir certains objets intéressants mais encombrants comme cette borne. Aujourd’hui ma route tranquille sera entièrement sur bitume, il n’y a pas beaucoup de couteaux. Un km en descente est une affaire d’une minute et demi max quand on arrête pas. Ici, j’y ai mis 15 minutes.
Cet arbre a subi un génocide, on a supprimé tous ses autres membres. Il se dresse au centre d’un cimetière de tronçonnements. J’essaie de visualiser l’envergure que devait avoir cet arbre gigantesque, encore intact il y a quelques jours. On a fêté son sacrifice puisque plusieurs bouteilles jonchent le sol autour. Après un tel vandalisme admissible, ma trace fait peu de tord.


Egringen est petite mais a une longue histoire. Un étal en bordure de route propose des laitues. Puis, le mercredi et le vendredi on cuit le pain de pays frais du jour.

À Eimeldingen je prend à gauche sur Haltinger Weg rejoindre le segment déjà réalisé à pied le 14 février dernier. Je revois la maison de la petite fille qui jappe, le rond-point des Grands Canards, le jeu en bois abandonné, le chemin de fer…


